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samedi 17 février 2018

L'inconnu du Square Verdrel

Le Square Verdrel est un carré de verdure situé en plein milieu de Rouen, le long de la rue Jeanne-d'Arc. Tous les Rouennais le connaissent et s'y sont déjà rendus, c'est un lieu incontournable de la ville aux cent clochers.

Dans les années 80, ce square avait une réputation... particulière. En effet, de nombreuses rumeurs affirmaient qu'il était un lieu de retrouvailles pour les homosexuels ; un nombre assez hallucinant d'histoires graveleuses ont circulé à ce sujet. Même si rien de tout ça n'était très sérieux, ces racontars n'ont pas été sans conséquences : vers la fin des années 90, quelques agressions à caractère homophobe ont eu lieu aux abords du square.

Ces dernières années, ces rumeurs se sont un peu dispersées, et la plupart des jeunes de moins de 20 ans n'en ont jamais entendu parler. Pourtant, depuis environ 2 ans, quelque chose de bizarre se produit régulièrement dans ce parc, et ce "quelque chose" n'est pas sans rappeler la réputation passée du Square Verdrel...

Deux à trois fois par semaine, la nuit, un homme visiblement alcoolisé rôde dans le square. A première vue, cet individu n'a rien de spécial : il est plutôt petit, il a les yeux légèrement asymétriques, il est mal rasé, et il porte des vêtements d'une couleur "neutre". La plupart du temps, il parle tout seul et dit des choses qui n'ont aucun sens. Ceux qui ne le connaissent pas penseront qu'il s'agit d'un sans-abri ivre.

Si vous vous approchez de lui, il viendra vous dire bonjour, et il est TRÈS probable qu'il vous fasse des avances, peu importe que vous soyez une femme ou un homme (même s'il semble préférer les hommes). Si vous refusez (et pour l'instant, tous ceux qui l'ont croisé disent avoir refusé), il commencera à vous menacer, à vous insulter ou à faire des avances encore plus malsaines. Il pourrait éventuellement vous suivre, mais arrêtera dès que vous vous éloignerez du square. Il ne vous frappera jamais, il ne vous touchera même pas, il se contentera de rester très près de vous... mais ça n'enlève rien au côté perturbant de la situation.

Cet homme n'est presque pas différent de n'importe quel pervers alcoolique qui traine dans Rouen ; ce qui le rend spécial et reconnaissable, c'est qu'il a tout le temps les mêmes habitudes. On l'aperçoit toujours dans la même plage horaire (les jours où il apparait), toujours dans la même zone, toujours avec le même comportement. Rapidement, ce mec s'est vu attribuer le surnom de "l'homme du Square Verdrel" ou de "l'inconnu du Square Verdrel", et certaines personnes ont essayé de deviner sa vraie identité.

Pendant un certain temps, on a cru que l'homme en question était Alain Rault, un SDF assez connu à Rouen, qui partage quelques traits avec l'inconnu. Je vous renvoie vers ce lien qui le présente ; ce type est assez fascinant :

http://www.rouen.fr/alain-rault

Mais l'hypothèse a fini par être écartée, car les deux hommes ne se ressembleraient pas tant que ça. De plus, Alain Rault n'est pas flippant, contrairement à l'inconnu du Square qui peut être très perturbant.

D'autres pistes ont été examinées, notamment celle d'un homme schizophrène qui rôde la nuit pour assouvir un fantasme ou une pulsion, ou encore celle d'un Youtuber qui ferait une "expérience sociale". Mais le mystère qui plane sur son identité reste entier. Une théorie particulièrement paranoïaque dit qu'il s'agit du fantôme d'un jeune homme bisexuel, qui se rendait souvent au Square Verdrel pour rencontrer des partenaires, et qui serait mort dans les années 90, quelques années après avoir contracté le VIH. Encore une fois, ce n'est qu'une théorie.

Certains ont essayé de prendre l'inconnu en photo, pour avoir plus d'éléments pour l'identifier... mais c'est très difficile. Dès qu'il remarque quelqu'un qui essaye de le photographier, l'homme se tourne, se recroqueville, ou vous arrache le portable des mains si vous êtes trop près. Et même si, par miracle, vous arrivez à l'avoir, avec le bon angle de vue et le flash à fond, il s'arrangera pour être flou sur l'image. Ce type est tellement doué pour éviter les photos et les vidéos que c'en est presque un super-pouvoir.

Et tout ça, ce n'est pas que des conneries...car je l'ai moi-même vécu.

L'été dernier, j'ai appris l'existence de ce mec par l'intermédiaire d'un cousin. Je ne comprenais pas pourquoi CE type fascinait les gens, à mes yeux ce n'était qu'un pervers comme les autres.

Par "chance", trois mois plus tard, j'ai rencontré l'homme en question. J'étais avec une amie, nous étions en train de rentrer de soirée, et nous marchions sur le trottoir qui longe le Square Verdrel (en travaux de rénovation à l'époque). Devant nous, à coté d'un abri-bus, j'ai aperçu cet homme, en sweat gris, qui nous regardait.

Nous avons continué notre route, et quand nous nous sommes retrouvés à 5 mètres de lui, il nous a interpelés. Il s'est d'abord approché de moi, et m'a dit quelque chose comme "t'es pas mal jeune homme, viens chez moi". Je me suis écarté de lui sans rien dire, j'étais trop fatigué pour répondre un truc, j'ai continué mon chemin en faisant mine de pas avoir entendu. Au début, je n'ai pas immédiatement fait le rapprochement avec l'histoire de mon cousin.

Après, il s'est tourné vers mon amie, et lui a fait une remarque du style "t'es bien roulée". Mon amie, elle, a réagi au quart de tour, elle a un peu réprimandé l'homme avant de reprendre sa route à grandes enjambées. Le type a commencé à nous suivre, et a continué à essayer de nous draguer, en allant toujours de plus en plus loin dans la surenchère (en gros il allait de "vous êtes beaux tous les deux" à "je rêve que tu m'enc*les pendant que je bouffe la ch*tte de ta pote").

Puis, en voyant qu'on essayait clairement de le repousser, il est devenu complètement fou. Il a commencé à gueuler, du fond de ses poumons, plein de choses obscènes qui n'ont pas beaucoup de sens, avant de se cogner lui-même la tête contre le sol par colère. Oui oui, vous avez bien lu. C'est à moment-là que j'ai compris pourquoi les gens se souvenaient bien de lui : ce type était pas seulement bizarre, il était surtout complètement grillé du cerveau... heureusement, il a fini par arrêter de nous suivre.

Si je vous en parle, ce n'est pas juste pour vous conter l'histoire d'un énième agresseur sexuel non identifié qui serait plus rigolo que les autres. C'est pour vous mettre en garde. Ne passez plus près du Square Verdrel la nuit, car il commence à se passer des choses vraiment bizarres, et cette fois, des vies sont peut-être en danger.

Tout à l'heure, je vous ai dit que l'homme ne "touchait" jamais les gens qu'il abordait. Mais depuis deux semaines, c'est devenu faux : je vois parfois défiler, sur le groupe Facebook "étudiants de Rouen", des témoignages de filles qui se sont fait peloter les fesses, ou d'hommes qui se sont fait empoigner l'entrejambe par ce type. Ces avertissements sont parfois commentés d'un petit "c'est l'homme du Square !", signe que ce phénomène commence à être connu.

Pire encore : on commence à rapporter des faits de violence commis par l'homme du Square Verdrel. Un jeune homme se serait récemment fait hospitaliser après avoir reçu des coups de poing. Le week-end dernier, deux filles ont dit s'être fait menacer au cutter (elles ont réussi à fuir). La gendarmerie a été prévenue. Mais pour l'instant, aucune caméra de surveillance, aucun témoignage ni aucune tentative de prise "la main dans le sac" n'a permis de mettre la main sur ce mec. C'est comme si l'homme avait prévu que les autorités seraient alertées, et avait un coup d'avance pour leur échapper.

L'homme du square commence à devenir dangereux, de plus en plus violent. Certains disent même qu'il est "de plus en plus fort". Si jamais vous l'apercevez, sortez le plus vite possible de la zone qui entoure le Square ; prenez une des petites ruelles, ou ne passez par là que lorsque le jour revient.

Et si vous cherchez à l'identifier, voilà un résumé de tout ce qu'on sait sur lui :

- Ses yeux sont légèrement asymétriques
- Ses cheveux sont bruns, mais il commence à avoir de nombreux cheveux blancs. Barbe de 3 jours
- Il semble être particulièrement attiré par les hommes de type méditerranéen (d'après ses propres mots, eux-mêmes rapportés d'une personne l'ayant rencontré)
- Il vous suivra tant que vous resterez dans le Square Verdrel, ou aux alentours
- Il peut avoir un comportement aberrant VOIRE violent

Merci d'avance à tous ceux qui aideront à l'identifier. Et s'il-vous-plaît, faites votre possible pour ne pas être la première VRAIE victime de cet homme...


vendredi 9 février 2018

La cloche de l'Avent

L’histoire qui va suivre m’a été rapportée par le tenancier d’une auberge jurassienne située dans le département du Doubs, dans le secteur des Pôles du Froid, connu pour ses hivers particulièrement rigoureux. Vous reconnaitrez peut-être les grandes lignes d’un fait divers paru il y a quelques années dans les infos locales, ou, avec un peu plus de détails, dans l’Est Républicain ; mais la version présentée par ces médias a semble-t-il occulté un grand nombre de détails de l’affaire - du moins, si j’en crois la vision de cet aubergiste, qui aura peut-être vu dans le touriste que j’étais une cible facile pour ses racontars.

Il y a quelques années de ça, un village situé non loin de mon auberge se préparait pour les fêtes et le début de l’Avent : chaque foyer, du plus modeste au plus cossu, s’employait à décorer la maison et le jardin aux couleurs de Noël. L’événement avait pris de l’ampleur d’année en année, et c’était maintenant à qui présenterait les illuminations les plus éclatantes et les décorations les plus originales. Les sapins en ferronnerie, les crèches grandeur nature et les châteaux de neige illuminés avaient recueilli les suffrages les années passées, et on commençait à se creuser bien profondément la cervelle à la recherche de nouvelles idées.

Une famille, cette année, comptait beaucoup sur une superbe pièce ramenée d’un pays étranger pour compenser des décorations par ailleurs un peu quelconques. Ayant passé une partie de l’été à parcourir la Scandinavie, le jeune frère du mari était revenu à l’automne les bras chargés de souvenirs, et il n’avait pas manqué d’en transmettre quelques-uns à ses neveux. Parmi ces artefacts, un en particulier va retenir notre attention. Il l’avait obtenu vers la fin de son périple, alors qu’il terminait de traverser le nord de la Finlande et approchait de la frontière russe ; là, il avait trouvé asile dans un village de Samis et avait rapidement remarqué, trônant chez son hôte, une grosse cloche gravée de symboles étranges, ayant environ le diamètre d’une petite assiette. Le métal avait la couleur jaune clair du laiton et de petites pierres allongées, diaphanes et bleutées, étaient incrustées çà et là sur son pourtour.

Le jeune homme, évidemment, n’avait pas tardé à questionner le chef de famille au sujet de cette cloche au style si particulier. Lui-même, en fait, ne semblait pas tout savoir ; d’après de brèves informations échangées dans un anglais approximatif, elle avait été fondue il y a 300, peut-être 400 ans, à l’époque des évangélisations, et avait pris place au sommet d’un grand clocher de bois que les fidèles Samis avaient érigé, solitaire, au centre de leurs pâtures. Ce que signifiaient les inscriptions, il l’ignorait : peut-être une langue disparue depuis, ou bien des symboles ésotériques uniquement connus des initiés de je ne sais quel culte ancien. On évoquait, sans certitude, des conflits avec les représentants de l’Église, qui voyaient dans ces inscriptions un paganisme caché, et, comble du culot, juché au plus haut de la maison de Dieu.

Toujours est-il que le clocher finit par être frappé par la foudre, et brûla entièrement ; au lendemain de cet incident, seule demeurait la cloche, qui trônait, à peine tachée de suie, au centre des décombres fumants. L’instrument était resté, depuis, dans la famille du vieux Sami, et il voulait profiter du passage d’un étranger dans son pays reculé pour s’octroyer un complément de revenu conséquent en lui vendant la cloche. Il n’y tenait pas autant que ses ancêtres, et l’occasion était trop belle.

C’est ainsi que la cloche, d’abord offerte au plus jeune des deux fils de la famille, s’était retrouvée suspendue au-dessus du vieux puits, condamné depuis, qui se trouvait sur la propriété. On l’avait serti pour l’occasion de branches de sapin et de quatre photophores, à la manière d’une couronne de l’avent allemande. L’ensemble était superbe, et tous les habitants se sont accordés à dire qu’il s’agissait de la plus belle installation du village. Une victoire pour ainsi dire unanime, dès le premier jour de l’avent : la famille exultait ! Et durant les quelques jours suivants, les choses allaient aller en s’améliorant, bien que pas vraiment dans la direction prévue.

Durant la nuit du 1er au 2 décembre, la cloche sonna. Peut-être parce qu’elle avait été conçue pour être entendue à travers les vastes landes lapones, le tintement s’était révélé audible dans tout le village, pourtant plutôt étendu. D’après la description de l’aubergiste, c’était un timbre profond et vibrant, presque nasillard, assez désagréable - surtout à deux heures du matin. Les voisins directs de la petite propriété ont évidemment entrepris de se plaindre du vacarme dès le lendemain, mais c’était pour découvrir un changement inattendu dans les décorations du puits.

Le savant arrangement des rameaux de sapin qui étaient disposés tout autour du parapet de pierre avait été dérangé, signe évident que quelqu’un s’était effectivement approché de la cloche durant la nuit. Mais un autre détail a retenu l’attention des visiteurs : tout près du rebord, grossièrement sculpté dans de la glace, se trouvait la forme d’un petit mammifère : une souris, un mulot, peut-être un rat ?
La mère de famille était la seule présente à la maison ce matin-là. Devant ses voisins maintenant plus intrigués qu’agacés, elle n’a su donner que des suppositions ; peut-être une blague d’un enfant du voisinage, peut-être une surprise de son mari ou de ses fils. Je me l’imagine confuse, confrontée sans trop savoir pourquoi à des amis qui ne savent pas choisir entre reprocher le tapage et féliciter le mystérieux auteur de la petite effigie, forcée à faire des suppositions auxquelles elle ne croyait pas vraiment. Elle avait entendu la cloche comme tous les autres, mieux que tous les autres sûrement, et elle était comme eux dans le flou. Si quelqu’un dans sa famille était responsable, c’est que cette personne tenait bien sa langue.

La nuit suivante peu avant minuit, la cloche sonna à nouveau. Au matin, c’était devenu le sujet de conversation récurrent d’une bonne partie du village ; mais on tendait à faire reculer les plaintes devant le prodige qui s’était reproduit : aux côtés du petit rongeur qui disparaissait sous la neige de la nuit passée se trouvait maintenant un écureuil de glace. Ses formes grossièrement réalisées étaient pourtant, dans leur épure, d’une précision anatomique. À présent, on se demandait davantage qui était le mystérieux sculpteur, et si le coup de cloche aux vibrations menaçantes réveillait tout le village plus sûrement que le vieux bourdon fatigué de l’église locale, il était surtout l’annonce que le farceur allait déposer une nouvelle sculpture auprès du puits.

Les nuits de l’avent se sont succédées suivant ce même modèle. La nuit d’après, tocsin à minuit trente ; au matin, un furet de glace à la gueule béante se tenait au pied des décorations du puits. Le lendemain, un coup puissant à trois heures passées annonça la venue d’un lapin. Hibou, fouine, ramier, puis renard et chevreuil : nuit après nuit, la troupe d’animaux s’agrandissait et l‘émerveillement des habitants s’amplifiait. On n’avait jamais rien vu de tel depuis l’établissement du concours.

Mais s’il y en avait qui ne s’émerveillaient pas, c’était la famille concernée. La neige était régulièrement présente depuis le début du mois et le sculpteur ne laissait jamais aucune trace. Chaque nuit, on s’introduisait sur leur propriété, à leur insu. Les branches de sapin étaient plus bousculées que n’aurait pu le faire un simple passant qui viendrait sonner la cloche. À force, l’accumulation des animaux devant le puits finissait par être ressentie par les membres de la famille comme une menace, et le plus jeune fils, à qui la cloche appartenait à l’origine, était resté plusieurs nuits à veiller à sa fenêtre, sans rien repérer d’anormal : souvent il s’endormait avant l’accomplissement du forfait, et ne se réveillait qu’au son de la cloche qui semblait en signer la fin. Tout juste un nuage glacé entourait le puits pour marquer le passage de l’auteur des sculptures, et se dissipait rapidement.

Jusqu’aux derniers jours précédant Noël, le jeune garçon était resté sans réponses. Mais la nuit du 23 au 24 décembre, la vision qu’il avait eue, et qui avait valu pour ses proches un témoignage paniqué et cru difficilement, devait le motiver à s’approcher dangereusement du puits auprès duquel s’attroupaient des animaux de plus en plus gros - emboîtant le pas au chevreuil et au cerf, le dernier en date était un sanglier. Fuyant la vigilance de ses parents, l’enfant s’était penché au-dessus de l’ouverture et n’avait pas manqué d’y apercevoir, à quelques mètres sous lui, la forme inerte de la carcasse d’un grand mammifère.

Répondant à ses cris paniqués, le reste de la famille accourait à son tour, bousculant au passage les effigies de glace qui rendaient maintenant le puits difficile d’accès. Confirmant ce que son fils avait vu, la mère était allée glaner un treuil chez un habitant du village, et on commença à remonter du conduit un sinistre bestiaire. Vingt-deux animaux morts, un pour chaque sculpture, parfaitement conservés par le froid qui régnait à cette époque de l’année. Les fourrures et les plumes n’en étaient pas moins maculées de sang gelé, l’arrière du crâne étant toujours sauvagement mordu, et complètement écrasé pour les plus fragiles, à l’instar des petites dépouilles des premiers animaux.

L’ensemble du village était au courant le soir même. En ce jour de réveillon, la nouvelle jetait un froid. Chacun fut d’accord pour bazarder les sculptures, et décrocher la cloche - on allait essayer d’écarter l’incident, de vivre les fêtes comme on aurait dû les vivre et de régler définitivement le mystère après les repas du 25 décembre. La famille et ses invités ont finalement passé un réveillon teinté tout juste d’une légère angoisse, alimentée sur la fin par les allers et retours du cadet au jardin, qui insistait pour veiller dehors près du puits maintenant silencieux malgré les rigoureuses réprobations de ses parents. Assez tard dans la nuit, on partit finalement se coucher en comptant bien sur chacun pour rester sagement dans son lit.

Les villageois, finalement, se sont réveillés le lendemain sans avoir été perturbés par un des sons de cloche qui avaient hanté les nuits précédentes. On pensait, satisfait, que tout était enfin terminé. Au matin, c’est la sculpture d’un jeune enfant qui se trouvait devant le puits.

La disparition de cet unique témoin d’une apparition à laquelle personne ne croyait vraiment donne pourtant plus de crédit à son histoire... Le matin d’avant, le malheureux enfant décrivait à ses parents une créature serpentine au long museau et à la fourrure noire, qui se déplaçait avec aisance en promenant ses courtes pattes griffues sur l’épaisse couche de neige, déposait près de son antre un hommage à sa victime du jour et se glissait rapidement, sa proie dans la gueule, au fond du puits où sa courte queue disparaissait finalement en tapant la cloche au passage.

La thématique est un peu passée, mais cette pasta a tellement plu qu'on ne pouvait pas ne pas vous la publier.

lundi 5 février 2018

Les hommes-bouteilles

Voici une autre histoire yakoute qui me faisait très peur lorsque j’étais enfant. On raconte qu’elle s’est déroulée dans l’oulous de Tattinski [NdT : un oulous est une division administrative, un peu comme nos départements, quoiqu’on utilise en général le terme de raïon en Russie et dans les autres ex-républiques soviétiques, le terme oulous désignant la même chose mais n’étant employé que pour certaines régions de Yakoutie], dans un petit village, en plein jour. Le personnage principal de cette histoire, appelons-le Simyon, faisait partie du kolkhoz et rentrait de la fenaison au village un soir d’été. Le chemin de terre battue traversait des terrains vagues, il faisait beau et chaud (petite parenthèse, la chaleur estivale en Yakoutie est aussi insoutenable, la température descend rarement en-dessous de 30 degrés, parfois elle atteint les 40 – cela signifie que l’écart entre les températures des différentes saisons approche les 100 degrés).


Notre Simyon avançait gaiement en fredonnant dans sa barbe, quand il s’est aperçu que trois personnes venaient à sa rencontre sur le chemin. Celui qui était au centre était un peu plus grand que les deux autres. À ce moment, Simyon l’a pris pour un adulte accompagné de ses deux enfants, se demandant qui ça pouvait bien être. Il a fini par se dire qu’il s’agissait d’un certain Nikitine accompagné de ses deux fils et a continué tranquillement sa route. Mais alors qu’ils approchaient, il s’est rendu compte que les deux qui marchaient sur les côtés ne pouvaient être qualifiés d’enfant – la différence de taille avec celui du milieu était en réalité dérisoire. Ensuite, il a remarqué que leur apparence était pour le moins étrange : ils étaient tous habillés des mêmes vêtements gris, et leur large silhouette, cachée par leurs habits, descendait jusqu’à la terre en s’élargissant vers le bas, de sorte qu’ils évoquaient des sortes de bouteilles. Il ne voyait pas leurs jambes, et il se demandait comment ils pouvaient bien avancer.


Simyon n’a pas pris peur immédiatement. Il a commencé par continuer machinalement son chemin, avant de percevoir leurs grands yeux noirs sur leurs visages aussi blancs que du papier, et s’est littéralement crispé de terreur. Il s’est alors rappelé que, selon les croyances yakoutes, lors d’une rencontre avec des abasys, c’est-à-dire à peu près n’importe quel type d’esprits maléfiques, il ne fallait sous aucun prétexte prendre ses jambes à son cou, sans quoi ils pouvaient vous prendre en chasse et vous tuer sur place (il suffit de voir la première pasta sur la Yakoutie). À une vingtaine de pas devant lui, un sentier étroit s’écartait du chemin principal, et il s’est mis en tête d’atteindre l’embranchement avant les trois « hommes-bouteilles » afin de les éviter. Mais la peur avait une telle emprise sur lui qu’il n’a pu s’empêcher d’accélérer la cadence. Regarder le visage de ces créatures le terrorisait, mais à peine détournait-il le regard qu’il avait l’impression qu’elles allaient se jeter sur lui, et ses yeux revenaient immédiatement vers les « passants. » Comme dans ses souvenirs, ils étaient tous les trois presque identiques, pâles, comme s’il n’y avait pas de sang dans leurs veines pour colorer leur visage, avec de grands yeux noirs immobiles qui regardaient droit devant et une large silhouette déformée dont le bas s’évasait. On ne pouvait les différencier que par la taille.


Finalement, Simyon a atteint l’embranchement et a bifurqué sur le sentier. Il ne restait alors plus qu’une dizaine de mètres entre lui et les créatures. Se forçant à ne pas détaler comme un lapin, il a continué à avancer sur le sentier, en suivant les choses du coin de l’œil. À son grand soulagement, elles sont passées à côté, ne lui jetant pas même un regard. Après avoir mis une distance suffisamment confortable entre lui et ces choses, Simyon s’est mis à courir et s’est rué chez lui. Il s’est retourné quelques fois, apercevant au loin les silhouettes des « hommes-bouteilles » sur le chemin.
Il s’est plus tard avéré qu’il n’avait pas été le seul à les avoir vus. Dans le village, ainsi que dans les environs, quelques personnes ont aperçu le trio et ont eu la peur de leur vie. Tout le monde a fini par se dire que les créatures ne s’intéressaient pas à leur village et n’avaient fait que passer, se rendant quelque part pour s’occuper « de leurs propres affaires. » Quelque chose du genre…

Traduction : Magnosa