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mardi 30 mai 2017

Le dévoreur numérique

Ceci est l’historique d’un chat que j’ai trouvé ouvert sur l’ordinateur de mon frère, qui a disparu depuis déjà deux semaines. On a d’abord cru qu’il avait décidé de se faire la malle, mais si ce qui suit après n’est pas une mauvaise blague, j’ai peur qu’il ne lui soit arrivé quelque chose. Ma mère pense que c’est une mise en scène pour brouiller les pistes, moi… je ne sais pas trop quoi penser. Je n’ai aucune information sur les autres membres du chat, il les a visiblement rencontrés en ligne. Si vous avez déjà entendu un truc similaire, contactez-moi s’il-vous-plaît !

(Message de Nerissa) Hé là Malvion et bienvenue. Je suis Officier du Chat. Si tu as des questions ou des problèmes, contacte-moi à n´importe quel moment ;)
(Message de Nerissa) Ouhou Malvion Sympa de te joindre à nous ^^
(Message de Capitaine) Bienvenue Malvion.

vermicelles: sauf qu'il a pas voulu me ramener, du coup j'ai du me taper tout le chemin à pattes
jeromedu16: srx
vermicelles: tiens, salut malvion 
Malvion: Salut
vermicelles: la forme ?
jeromedu16: slt
EvilDead: plop !
Nerissa: coucou Arthur
Malvion: Comment vous allez ?
Tiiny-xoxo: cc, bien et oi ?
Malvion: Au fait, on a un nouvel arrivant ?
jeromedu16: sa va
Nerissa: je vais bien et toi ?
vermicelles: pan le vent ! bref, ça va bien
EvilDead: yup, il était là quand on est arrivé, mais il dit rien depuis tout à l’heure, donc on s’en fout un peu
Malvion: Ça va
Malvion: Mais je croyais que les invités pouvaient pas accéder à cette partie du chat ?
vermicelles: soit ça a changé, soit il a choisi un pseudo comme ça
Nerissa: non non, ça n’a pas changé, c’est forcément son pseudo qui est comme ça
invité872: crtygc
EvilDead: oh regardez, il parle
vermicelles: en fait c’est un chat qui marche sur un clavier
invité872: лцуты
Malvion: Un chat russe ?...
Nerissa: invité, si tu es juste venu pour troller, tu vas prendre un ban
jeromedu16: attention, nerissa s’énerve
Nerissa: mais non
invité872: Excusez-moi, je n’ai pas l’habitude de ce mode de communication.
vermicelles: qué ?
EvilDead: le gars il arrive à venir jusque sur le chat mais il sait pas se servir d’un clavier
jeromedu16: lol
Tiiny-xoxo: ‘es qui, un Amish ?
Malvion: Un problème avec ton t, Marie ?
Tiiny-xoxo: ouais, il es cassé
vermicelles: tttttttttttt
jeromedu16: tttttttt
EvilDead: t t t t t t t t t t t t t t 
Tiiny-xoxo: je vous hais
invité872: Je ne suis pas un Amish, non. Mais j’ai besoin d’un peu de temps pour m’adapter aux nouvelles technologies.
vermicelles: tu parles comme dans un bouquin, on dirait malvion en pire
Malvion: Va te faire
vermicelles: moi aussi je t’aime tutur
invité872: Ah, amusant. Je ne suis pas un livre, mais je connais de bonnes histoires.
jeromedu16: t chelou un peu
Nerissa: on va dire inhabituel
EvilDead: des histoires à propos de quoi ?
vermicelles: evil veut du cul
Tiiny-xoxo: evil veu du cul
vermicelles: BOUM PEMT
EvilDead: bande de gamins
invité872: Oh, plein de choses. Souvent des choses pas très connues, d’ailleurs. Mais qui ont toujours un dénouement tragique.
vermicelles: c’est un ancien de la guerre du viet nam, il a combattu avec Rambo
Malvion: C’était pas sa guerre
jeromedu16: son bataillon c fait dézingué par un sniper zombi
EvilDead: mais laissez-le parler, roh
invité872: Je n’ai pas grand-chose à dire sur le Viet Nam. Mais puisqu’on parlait de nouvelles technologies, vous connaissez peut-être le dévoreur numérique ?
Tiiny-xoxo: le nom claque
jeromedu16: je croyai que t’été pas fort en info
Malvion: Jamais entendu parler
invité872: Mon incompétence dans le domaine ne signifie pas que je n’en ai jamais entendu parler. 
EvilDead: tu tapes plus vite tiens, tu t’es fait à ton clavier ?
invité872: On peut dire ça.
Nerissa: l’homme qui entretenait le mystère
Malvion: Du coup, on peut l’avoir l’histoire, maintenant qu’on est lancés dedans ?
invité872: Bien entendu. Vous avez sûrement déjà vu, sur le net, des utilisateurs sur des chats, ou dans les commentaires d’un site, qui viennent un peu, s’acclimatent à l’endroit, jusqu’à faire partie des habitués. Et, d’un coup, sans avoir prévenu qui que ce soit, ils disparaissent sans crier gare.
vermicelles: ni aéroport
Malvion: What ?
vermicelles: sans crier gare ni aéroport
vermicelles: riez à ma blague
jeromedu16: mdr
Nerissa: …
EvilDead: …
vermicelles: merci jerome, toi t’es un vrai
Malvion: Mais ouais y en a plein des gars comme ça, mais c’est internet, ça arrive tout le temps
invité872: Pensez-vous. Il y a effectivement des gens qui oublient leur mot de passe ou même simplement de revenir, ils passent à autre chose. Mais il y en a aussi beaucoup qui tombent dans les griffes du dévoreur numérique. Et comment le savoir, puisque la seule chose que vous connaissez d’eux, ce sont de simples pseudonymes. 
EvilDead: c’est le monstre de la matrice
Tiiny-xoxo: il va venir nous dévorer
invité872: Qui sait. Il est impossible de savoir qui, ou quand il va frapper. Il n’apparaît sous aucune forme à l’écran, il est simplement là, sans que vous le sachiez. Il guette. Et quand son moment arrive, Dieu seul sait comment, il vous attire avec lui dans cet océan de données. Dès lors, il n’y a plus de retour pour vous, et bien que vous soyez signalé absent sur le net, vous y êtes en réalité coincé… et vous êtes sa proie.
Nerissa est absent
Nerissa: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
jeromedu16 est absent
jeromedu16: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
EvilDead: Nerissa et jerome qui ont eu la même idée en même temps
EvilDead: désolé les gars, on vous a grillés
Nerissa: roh, vous êtes pas drôles
vermicelles: même le monstre a trouvé cette blague nulle
invité872: Il paraît que parfois, certains arrivent à se cacher assez longtemps pour comprendre comment se manifester et demander de l’aide. Ils sont tous incapables de décrire l’endroit dans lequel ils sont retenus prisonniers, en revanche ils se disent tous en mesure de ressentir quand leur prédateur se rapproche. Comme s’il y avait une sorte de connexion entre eux.
Malvion: En même temps, la connexion, c’est la base d’internet
vermicelles est absent
vermicelles: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
EvilDead: tu dis que la blague est nulle, mais tu fais la même, c’est pas malin
Nerissa: je me demande à quoi ça ressemble, l’intérieur d’internet
invité872: Peut-être que tu le découvriras un jour, quoique je ne te le souhaite pas. Car le dévoreur numérique attrape toujours ses proies. Et il est tellement vorace qu’il n’en laisse jamais rien.
Malvion: Ça c’est vermicelles avec une pizza
EvilDead: xD true story
Tiiny-xoxo: d’ailleurs faudrai penser à revenir
jeromedu16: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Nerissa: j’avais presque oublié qu’il était plus là, lui
EvilDead: modo en mousse
Nerissa: je ne te permets pas
Tiiny-xoxo est absent
Tiiny-xoxo: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Malvion: T’es pas sérieuse
EvilDead: les gars, ça devient relou
Nerissa: ça peut pas exister, on en aurait entendu parler
invité872: Par les gens qui vous cachent en permanence tant de choses qu’on dit que tous les peuples lanceraient une révolution immédiatement s’ils découvraient ne serait-ce que la moitié de ces secrets ? Allons donc ! Personne n’a d’intérêt à ce que cette histoire s’ébruite.
invité872: D’autant qu’elle est ancienne, elle remonte aux débuts d’internet, peut-être est-ce même à cause d’eux que cette chose existe. Au début, elle était coincée dans un petit réseau et ne pouvait pas faire grand-chose. Mais quand internet est arrivé et qu’elle a pu s’y engouffrer, tout espoir de contrôle sur elle s’est évanouie, tandis que pour elle, c’était la promesse d’un véritable festin.
Malvion: C’est bon, on a compris, en fait t’es juste un dc et vous allez tous revenir en même temps
Nerissa: C’est qui qui a eu cette idée de génie ?
Nerissa est absent
Nerissa: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
vermicelles: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Malvion: Bah visiblement c’est toi
EvilDead: mec… Marie est plus là
Malvion: Qu’est-ce que tu racontes comme connerie ?
EvilDead: je viens d’aller voir dans sa chambre, l’ordi est allumé, mais elle est pas là
Malvion: Elle est peut-être sortie…
EvilDead: j’aurais entendu la porte
Malvion: …
jeromedu16: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
vermicelles: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Tiiny-xoxo: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
invité872: Eh bien, eh bien, on dirait qu’on a un problème ici.
Malvion: T’es qui putain ?
invité872: Personne. Je vous ai juste raconté une histoire.
EvilDead: y a un moyen de ressortir ?
Malvion: Tu vas pas croire à ses conneries ?
EvilDead: ferme-la, le gars arrive, tout le monde se met subitement afk et ma copine disparaît, je veux savoir
invité872: Peut-être. Vous pouvez toujours essayer de trouver une sortie. Mais à mon avis, s’il y en a, elles ont été condamnées. Personne ne voudrait prendre le risque de laisser passer autre chose, n’est-ce pas ? 
Nerissa: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
invité872: Sur ce, bonne fin de journée.
invité872 s’est déconnecté
Malvion: Eh mais reste là enfoiré !!!!
EvilDead est absent
EvilDead: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Malvion: …
Malvion: C’est bon les gars, vous m’avez eu, j’ai bien flippé, je le reconnais, on peut arrêter maintenant ?
Malvion: Eh oh ?
jeromedu16: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
vermicelles: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Tiiny-xoxo: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Nerissa: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Malvion: Mais putain !!!
EvilDead: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)
Malvion est absent
Malvion: Je ne suis plus devant mon clavier Mais je serai de retour bientôt ! (mes messages sont enregistrés)


vendredi 26 mai 2017

Plutôt mourir debout

L'être humain a besoin de liberté, sinon il s’avilit peu à peu. Rousseau pensait que le bonheur venait de l'état de nature : une vie libérée de tout esclavage. Comment vous dire à quel point il avait raison ? À quel point, nous nous détruisons sans ce libre-arbitre qui est le cœur de notre humanité ? Je vais tout vous raconter, pas pour quémander votre pitié ou me faire plaindre, mais afin que mon expérience profite à d'autres.

Avant de rencontrer Mathieu, il y a quelques années, j’étais une sacrée fêtarde. Je passais plus de temps en compagnie de mes amis au bar plutôt qu'à travailler sur mon mémoire. C'est à une de ces soirées qu'il m'a abordée. Le contact est passé tout de suite, c'était quelqu'un de vraiment charmant et drôle ! Nous avons échangé nos numéros et nous sommes promis de nous revoir.
Dans les jours qui ont suivi, nous avons beaucoup discuté par textos et, finalement, on s'est fixé un rendez-vous. Je dois dire qu'il n'était pas aussi mignon que dans mes souvenirs, plutôt maigrelet et son visage était assez creusé. Cependant, ses yeux étaient magnétiques, d'un bleu océan profond absolument splendide.

Nous sommes sortis rapidement ensemble, je vous passe les détails. Les deux premiers mois ont été une période géniale, il était attentionné et aux petits soins. Le seul hic était au lit, où son fantasme était de mettre ses mains autour de mon cou pendant que nous couchions ensemble. Vu que cela ne me faisait pas mal, je me suis dit que tout le monde avait ses fétichismes un peu étranges. J'aurais dû me douter de quelque chose, j'ai été une pauvre conne.

Au bout de quelque temps, nous avons emménagé ensemble, cédant au forcing de Mathieu. C'est à ce moment que mon calvaire a commencé. Dans un premier temps, c'étaient des remarques mesquines sur des oublis, des échecs, des détails anodins. Parfois, des petites piques par-ci par-là : « Tu pourrais être plus comme ceci… Comme cela », « Tu as pris du poids, non ? ». Je ne me laissais pas faire, ayant un fort caractère, et nous nous engueulions souvent. Pourtant, à chaque fois que son regard plongeait dans le mien, je me sentais hagarde, groggy, et déstabilisée. Impossible pour moi de rester en colère contre lui.

Plus les mois passaient, plus les choses empiraient. Ses réflexions devenaient progressivement plus violentes. « Tu n'es qu'une bonne à rien », « Je me demande comment je fais pour te supporter, pourquoi j'ai quitté mon ex pour ça ? ». Vous devez vous demander comment on peut supporter un traitement pareil. Il m'avait coupée de tout lien social, de toute estime de moi. Je pensais qu'il avait raison, que j'avais de la chance de l'avoir, que je n'étais qu'une merde. Ça en arrivait à un point tel que je faisais, non, je vivais en fonction de lui et de ses attentes, mais ce n'était jamais assez et il avait toujours quelque chose à me reprocher. Si le diable existe, son visage est celui de Mathieu.

Pour perdre ma soi-disant surcharge pondérale, je me faisais vomir discrètement après chaque repas. Je me rappelle qu'un jour ce monstre m'a surprise les doigts dans la gorge, il a seulement souri puis caressé ma tête avant de partir. À mesure que je me décomposais, que je perdais des kilos, lui prenait des couleurs, ses joues se remplissaient et son ventre gonflait. Et ses yeux, plus profonds que jamais. Le cadavre que j'étais se disait que c'était parce que je le rendais heureux. Dans un sens, je n'avais pas tort.

Je n'avais plus de travail, j'avais arrêté les études, ma vie entière était sous sa coupe. Il s'en servait pour tenir et m'emprisonner, et sa violence s'est accentuée. « Sale pute, fais ce que je te dis. Sans moi, t'es rien ! », je n'irai pas plus loin, c'est encore trop douloureux. Je n'étais plus qu'un sac d'os et lui un porc bedonnant, avec son insupportable sourire. Mais, pour moi, tout était de ma faute et l'important était qu'il aille bien.

C'est au fond du trou que m'est venu le déclic. Mathieu était au travail et je faisais le ménage. Je suis tombée sur une veille vidéo de moi datant d'avant notre rencontre. Belle, lumineuse, entourée. J'ai tourné ma tête en direction du miroir et je me suis vue, ce que j'étais devenue. Alors, j'ai pris la meilleure décision de ma vie : fuir ce salaud immédiatement.

Pendant que je rassemblais mes affaires dans une grande valise, j'ai senti des mains sur mon cou et la voix de mon bourreau me murmurant à l'oreille : « Tu vas me laisser seul, après tout ce que j'ai fait pour toi ? ». J'étais tétanisée et incapable de bouger. Il a resserré son emprise : « Je croyais que tu m'aimais, mais non. Tu t'es foutue de moi depuis le début ». Je pleurais de peur, mon corps était comme statufié. Lui, il continuait de serrer jusqu’à me couper la respiration. « Tu ne peux pas m'abandonner. Tu sais à quel point les autres femmes m'ont fait souffrir, combien je suis fragile ». C'est là qu'un miracle s'est produit : au moment où j'allais suffoquer, j'ai réussi à basculer violemment ma tête en arrière pour aller fracasser la sienne. Le choc l'a fait reculer de quelques pas. Il m'a regardée droit dans les yeux : « Mon amour, oublions toute cette histoire. Tu t'es emportée, je le comprends. Moi aussi, j'ai mal agi quand j'ai vu que tu voulais me quitter ». Il a avancé d'un pas et a repris : « Je te propose de commander chinois ce soir, qu'en dis-tu ? ». Il a fait un ultime pas : « S'il y a des problèmes dans notre couple, nous pouvons les surmonter ensemble. Fais-moi confiance, tout ira bien. »

Pour la première fois, je trouvais la force de surmonter son regard et en un éclair, j'ai saisi ma valise pour l'envoyer directement à la tronche de ce salopard. Il s'est effondré par terre, du sang tachant la moquette. Je me suis précipitée vers la sortie, fermée à clefs, et en me tournant je l'ai vu me faire face. J'ai vu le vrai lui de cette chose.
Un monstre difforme et rond avec une peau rouge pâle grasse, des mains boudinées aux doigts longs et squelettiques parcourues de veines apparentes. Son visage était littéralement rond, ses yeux toujours aussi bleus mais globuleux et sortant presque de leurs orbites. Cette immondice vivante avait un nez pointu énorme et profondément enfoncé dans le crâne. Le pire était sa bouche immense ouverte jusqu'aux deux oreilles et une dentition de requin. Tout son être suait abondement et des litres de bave sortaient de cette bouche.

« Ne me laisse pas, mon amour, j'ai besoin de toi. Je vais changer, je te le promets. »

Je ne me souviens plus exactement de ce que je lui ai répondu, mais j'ai hurlé et ordonné de reculer en le traitant de putain d'abomination. Son visage est devenu rouge vif, et il s'est jeté sur moi et m'a propulsée sauvagement contre le mur. Allongé sur moi, sa face contre la mienne, il m'a susurré des mots qui sont restés gravés dans ma mémoire : « Sans toi, ma chérie, je ne vais pas pouvoir me nourrir. Il va m'en falloir une autre. »

Il a recommencé à m'étrangler, sans retenue. Je me débattais, bien sûr, mais impossible de le faire lâcher prise. Quand, avec une énergie miraculeuse, j'ai pu lui porter un coup brutal sur l’œil droit. Il a été foudroyé par la vigueur de l'impact et j'ai réussi à me dégager de son emprise. Pendant qu'il se tordait de douleur, j'ai saisi sa tête et l'ai fracassée contre le sol encore et encore jusqu'à ce qu'il ne bouge plus et, même à ce moment, je ne me suis pas arrêtée. Je ne pourrais pas vous dire combien de temps je suis restée à pleurer, recouverte d'éclaboussures de sang. Puis, j'ai appelé la police, leur expliquant les événements. Quand je suis retournée voir le cadavre, il avait disparu, tout comme les taches de sang et la bave, absolument tout avait disparu !

J'ai été interrogée sur la disparition de Mathieu et je leur ai dit ce qu'il s'était passé. Ils m'ont alors envoyée voir des psys, faire des examens… Au final, je n'ai pas été inquiétée et ces derniers ont abouti à un délire de ma part. L'enquête a conclu que le disparu avait fui la ville en raison de l'arrivée d'un proche d'une de ses anciennes compagnes. En effet, les enquêteurs m'ont appris que mon ex avait été mêlé à de nombreuses affaires de suicides, toutes des conjointes. Je ne sais pas si les policiers me pensaient vraiment innocente ou s'ils se disaient que j'avais bien fait de liquider cette ordure, mais je m'en suis sortie.

Moi oui, mais combien de gens sont encore entre les griffes de monstres comme je l'ai été ? Il n'était pas unique, car je peux en voir d'autres. Croyez-moi, ils sont nombreux.


mercredi 24 mai 2017

Une collection particulière

Extrait d'une confession d'un condamné à mort à son avocat.


Je n'ai pas toujours eu cette capacité. Celle de voir les fantômes. Je n'ai été capable de les voir qu'une fois que j'avais commis mon premier meurtre. Je m'en souviens comme si c'était hier. La petite Laura... Elle était si mignonne. Les cheveux blonds, bouclés. Un visage d'ange, toujours souriant. Une adolescente qui croquait la vie à pleines dents. Je l'ai suivie, alors qu'elle rentrait du lycée, et je l'ai attrapée, dans le petit parc qu'elle traversait pour se rendre chez elle. Bien sûr, je l'ai violée, avant de l'égorger et de l'enterrer dans un coin de ce même parc. C'était mon premier meurtre, et j'avais quand même assuré parce que jusqu'à maintenant personne n'a jamais retrouvé son corps.

Et c'est peu de temps après que je l'ai vu. Son fantôme. Il était transparent, silencieux. Il se tenait au pied de mon lit, et ne faisait rien d'autre que me regarder, avec un air inquisiteur. Bien sûr, j'étais mort de trouille au début. Je pensais qu'elle était là pour se venger, pour me hanter, ou bien me pousser au suicide, d'une manière ou d'une autre. Mais elle restait là, sans rien faire. Elle me regardait fixement, tout le temps. J'ai bien essayé de m'en débarrasser, avec du gros sel, de l'acier, comme dans les films, mais rien à faire, elle était intangible. Je ne pouvais pas la toucher, et elle ne pouvait pas me toucher. Finalement, ce n'était qu'un fardeau qui me suivait. Peut-être espérait-elle que j'aie des remords, qu'elle me ferait avoir des cas de conscience ? Mais, malheureusement pour elle, je n'en avais aucune, de conscience.

Au contraire, j'avais bien envie d'ajouter quelques fantômes à ma collection, donc j'ai commencé à chercher d'autres victimes. Comme cet homosexuel de 32 ans, que j'avais trouvé grâce à un site de rencontres. Après l'avoir attiré à l'écart dans une ruelle, je l'ai éventré, et laissé pourrir là. C'était ma première victime connue, celle qui a lancé ma légende. Celle du "Tueur de Minuit", car j'avais l'habitude de tuer mes victimes pile à cette heure-là.

Comme prévu, en me réveillant, je n'avais pas un fantôme, mais deux. À coté de Laura, le fantôme de ma victime de la veille, avec la même expression sur son visage. Cette expression que j'allais voir sur de plus en plus de visages, car je n’étais pas prêt de m’arrêter en si bon chemin.

J'ai donc continué à tuer, de plus en plus souvent, de plus en plus parfaitement. Et ma collection de fantômes grandissait de jours en jours. C'était presque une petite armée qui me suivait partout, en me fixant du regard. Ah, si les autres pouvaient voir ce que je voyais... Chaque visage était un hymne à ma gloire, à mon œuvre. Chaque visage me rappelait le soir où je l'ai assassiné. Je vivais les plus beaux jours de ma courte vie.

Mais un événement a tout fait basculer. Quelqu'un avait eu la bonne idée d'imiter mon modus operandi, et de tuer des gens de la même manière que moi. Mais ses victimes il ne les choisissait pas au hasard, car il suivait mes pas. Il tuait alors les personnes de la même famille que mes victimes. Leur oncle, leur père, leur mère, leur sœur... Jusqu'à ce que je le retrouve. Il avait tout d'un fan inconditionnel. Il m'a même demandé un autographe... que je lui ai bien sûr signé... avec son propre sang. Mais ce qui est intéressant, ce n'est pas ce copycat minable, mais ce qui s'est passé après. Au matin, son fantôme avait bien rejoint les autres, mais cette fois, ceux-là ne me regardaient plus. Ils étaient bien trop occupés avec le nouvel arrivant.

Ils le torturaient. D'une façon ignoble. Même moi, qui était habitué à voir ce genre de choses, je ne pouvais pas m’empêcher de détourner les yeux de ce spectacle barbare. J'ai même eu de la pitié pour ce minable, c'est peu dire.
Puis, j'ai enfin compris. J'ai compris pourquoi ils me suivaient. Pourquoi ils ne disaient rien.

Ils attendaient.

Ils attendaient que mon heure soit venue. Que je rejoigne enfin le royaume des esprits, pour qu'ils aient enfin leur vengeance. Comme pour ce copycat minable, ils avaient de grands projets pour moi, et pour cela, il ne leur fallait qu'attendre ce moment. Et, en leur qualité de fantômes, attendre, c'est ce qu'ils savaient faire de mieux.

Bien sûr, j'ai essayé de m'excuser, j'ai pleuré, j'ai imploré. Mais rien n'a changé. Ils restaient de marbre, et rien que je fasse ne pouvait changer mon destin. Au bout d'un certain temps, je m'y suis résigné. À quoi bon ?

Maintenant que la police m'a attrapé, et que je vais bientôt passer sur la chaise électrique, j'ai peur. J'ai vraiment peur, car je suis le seul homme sur Terre qui sait ce qui l'attend après sa mort. Une éternité de torture, infligée par les fantômes de ses victimes. Et ça, elles le savent bien, car je les vois en ce moment même, alors que je vous raconte mon histoire. Ce n'est plus cette expression qui m’accueillait chaque matin.

Non, maintenant, pour la première fois... Je les vois sourire. 


lundi 22 mai 2017

Soeurette, soeurette

Quand j'avais dix ans, ma meilleure amie Amy avait une petite sœur, Tessa, qui avait disparu. Un soir, assez tard, leur mère avait senti un courant d'air dans la maison et, en descendant au rez-de-chaussée pour en trouver l'origine, elle avait découvert la porte d'entrée grande ouverte. Tessa n'était plus là. Il n'y avait aucune trace, aucun indice. La petite fille s'était volatilisée.
Au début, on a évoqué un enlèvement, mais la famille verrouillait toujours la maison, et les filles n'ouvraient jamais aux étrangers. La police n'a pas trouvé de trace d'effraction ou de lutte.
Tessa était le genre d'enfant qui portait secours aux animaux : aux oisillons, aux tortues, aux biches, peu importe de quoi il s'agissait. Elle entendait toujours les gémissements de pauvres animaux blessés et les suivait dans les bois qui entouraient la maison. Du coup, tout le monde s'est dit qu'elle s'était aventurée seule dehors et avait perdu son chemin.
Comme les mois ont passé sans réel progrès sur l'affaire, les parents d'Amy ont aussi disparu, mais d'une autre façon. Ils se sont mis à boire beaucoup trop et à dormir en permanence, accablés de remords et de chagrin. Amy les voyait rarement.
Finalement, c'est un pêcheur qui a retrouvé Tessa, quelques kilomètres plus bas sur la rivière. Ça n'a pas été facile d'identifier le corps, et même après l'autopsie personne n'était vraiment sûr de ce qui lui était arrivé.
"Eh bien, au moins l'affaire est close." C'est ce que tout le monde s'est dit. Mais Amy ne voyait pas les choses de cette manière.
Elle m'a appelé peu de temps après les funérailles, toute sanglotante et ayant du mal à reprendre sa respiration. Elle disait qu'elle croyait que Tessa était toujours en vie, qu'elle l'avait entendue pleurer dans les bois, la nuit passée, et que personne ne la croyait. Moi, je la croyais, mais je ne pensais pas qu'il s'agissait de Tessa. J'ai pensé que c'était son fantôme.
J'ai accepté de venir dormir chez Amy cette nuit-là. J'ai amené mon chien pour nous protéger, et Amy et moi nous sommes endormies avec nos doigts enfouis dans sa fourrure chaude. Quelque chose nous a réveillées quelques heures plus tard.
Il y avait une voix dehors, les mots étaient incompréhensibles, mais aucun doute sur le fait que c'était Tessa. Mes mains tremblaient pendant que je mettais mes chaussures. Je n'étais pas prête à voir un fantôme.
Au moment où Amy a ouvert la porte, mon chien a fusé dehors en aboyant comme un fou. On n'a pas eu d'autre choix que de le suivre dans les bois. On a cherché un peu partout pendant un moment, mais il n'y avait aucun signe de Tessa.
"Ton crétin de chien l'a fait fuir," m'a dit Amy, le visage couvert de larmes, avant de s'enfuir vers la maison. Alors que je me retournais pour la suivre, j'ai trébuché sur quelque chose.
C'était un sac de sport. Je me suis forcée à regarder dedans. Du ruban adhésif. Des menottes en plastique. Un couteau. Et un magnétophone.
Quand j'ai appuyé sur le bouton "play", j'ai entendu la voix de Tessa qui pleurait et criait, priant Amy de la sauver, et suppliant quelque de la laisser partir.


Traduction : Magnosa


jeudi 18 mai 2017

SAR (partie 3)

Bon, une fois encore vous m’avez époustouflée avec toutes vos réponses à mes histoires ! J’arriverai jamais à tous vous répondre, donc je vais juste parler des sujets qui reviennent souvent, et j’enchainerai avec les histoires. Je vais en écrire autant que possible, en plus de celles de mes amis, et puis je ne posterai probablement plus avant d’avoir eu une chance d’obtenir les réponses à certaines questions que j’ai pour mes supérieurs.


Très bien, alors les questions que vous semblez tous avoir :



  • Malheureusement je préfère ne pas vous dire précisément où je travaille. Honnêtement, certaines des choses dont j’ai parlé ici pourraient m’attirer beaucoup d’ennuis, je pourrais même être virée, donc il vaut mieux que je ne donne pas trop de précisions. Disons juste que je suis aux Etats-Unis, dans une région assez sauvage. On a des centaines de kilomètres carrés de forêts épaisses, avec une chaîne de montagnes et quelques lacs.



  • Il y a toujours beaucoup d’intérêt pour les escaliers, et vous avez de la chance, un de mes amis a justement une histoire à ce sujet qui pourrait beaucoup vous plaire. J’en parlerai plus à la fin de ce post. Pour ce qui est de savoir si j’ai déjà pensé à en parler à mes supérieurs, oui ça m’est déjà arrivé, mais c’est la même chose que tout à l’heure, j’ai pas envie de perdre mon boulot. Toutefois, un de mes anciens chefs ne travaille plus en tant qu’agent SAR, et c’est possible qu’il veuille bien me donner des infos sur le sujet. J’irai lui parler à la fin de la semaine, et je vous tiendrai au courant.



  • Et pour ceux qui veulent des conseils pour devenir agent SAR, le mieux reste de contacter votre Service des Forêts local, et de voir s’ils proposent des stages, ou quelles sont les qualifications requises. Ça fait des années que je fais ce job, et j’ai commencé comme volontaire sur des opérations de recherches. C’est un super métier, à part les quelques moments tragiques, et je n’en changerais pour rien au monde.



Allez, passons aux histoires :


  • La première m’est arrivée lors d’une de mes toutes premières affaires, et je découvrais encore un peu tout. Avant de faire ce job, j’étais une volontaire, donc je savais un peu à quoi m’attendre, mais en tant que telle je me contentais de retrouver les personnes disparues une fois qu’un vétéran avait trouvé leur trace. En tant qu’agent SAR, les affaires sont bien plus variées, des morsures d’animaux aux crises cardiaques. On nous a appelés sur celle-ci tôt dans la matinée, un jeune couple qui était sur un des chemins près du lac. Le mari était complètement hystérique, et on avait du mal à comprendre ce qui se passait. On entendait la femme crier un peu plus loin, et elle nous suppliait de la rejoindre au plus vite. Lorsqu’on arrive, on le voit qui la tient dans ses bras, et elle qui tient quelque chose dans les siens. Elle pousse ces hurlements horribles, presque comme un animal, en pleurnichant. Le mari nous aperçoit, et nous crie de les aider, de faire venir une ambulance. Sauf qu’évidemment une ambulance ne peut pas rouler sur ce sentier, donc on lui demande si sa femme a besoin d’aide, ou si elle peut marcher toute seule. Il est toujours hystérique, mais parvient à nous dire que ce n’est pas sa femme qui a besoin d’aide. Je vais la voir pendant qu’un vétéran essaie de le calmer, et je lui demande ce qui se passe. Elle se balance, en tenant quelque chose, et en criant encore et encore. Je m’accroupis, et je constate que ce qu’elle tient est couvert de sang. Puis je remarque le porte-bébé, et mon cœur se noue. Je lui demande de m’expliquer ce qu’il se passe, et j’essaie de lui ouvrir les bras en douceur pour voir ce qu’elle tient. C’est son bébé, mort à l’évidence. Sa tête était défoncée sur un côté, et il était couvert d’égratignures. Alors, j’avais déjà vu des cadavres auparavant, mais quelque chose dans cette scène me choque profondément. Il m’a fallu un instant pour reprendre mon sang-froid et aller chercher un des vétérans qui attendait. Je lui dis qu’il s’agit d’un gosse mort, et il me prend gentiment l’épaule, en me disant qu’il va s’en occuper. Ça nous a pris plus d’une heure pour que cette femme nous laisse voir son enfant. A chaque fois qu’on essaie de lui prendre, elle panique et nous dit qu’on ne peut pas l’avoir, qu’il ira bien si on la laisse s’en occuper seule. Mais finalement, un de nos vétérans parvient à la calmer, et elle nous donne le corps. On le ramène à l’infirmerie, mais lorsque les médecins sont arrivés, ils nous ont dit qu’il n’y avait jamais eu la moindre chance de le sauver. Il est mort sur le coup du traumatisme crânien. J’étais amie avec une des infirmières qui les a accueillis à l’hôpital, et elle m’a expliqué ce qui s’est passé. Apparemment, le couple avait l’enfant dans le porte-bébé, et ils se sont arrêtés parce qu’il s’agitait. Le père l’a prit dans ses bras, pendant qu’il observe cette petite ravine près du chemin. La mère vient à ses côtés, mais elle marche sur une parcelle de sol friable, et elle dérape. Elle rentre dans le père, qui lâche l’enfant, et ce dernier fait une chute de six mètres sur les rochers au fond de la ravine. Le père est descendu le chercher, mais il était tombé pile sur la tête, et il était déjà mort. Il n’avait que 15 mois. Ce n’était qu’un accident ridicule, une série d’évènements qui ont conduit au pire scénario possible. C’est probablement une des pires affaires sur lesquelles j’ai été appelée.



  • Je n’ai pas vu beaucoup de morsures d’animaux durant mes années de service, probablement parce qu’il n’y en a pas beaucoup qui s’aventurent dans la région. Bien qu’il y ait des ours dans le coin, ils ont tendance à éviter les hommes, et il est très rare d’en voir. Ce sont surtout de petites bêtes qu’on peut croiser, comme des coyotes, des ratons-laveurs ou des mouffettes. Ce qu’on voit souvent, en revanche, ce sont les élans. Et croyez-moi, les élans sont de vrais enfoirés. Ils chargent n’importe quoi sans raison, et que Dieu vous aide si vous vous retrouvez entre une femelle et son petit. Un des appels les plus amusants qu’on ait reçu était celui d’un gars qui avait été poursuivi par un énorme élan mâle, et qui s’était retrouvé coincé dans un arbre. Ça nous a pris facilement une heure pour le faire descendre, et quand il s’est retrouvé à terre il m’a regardé, et m’a dit : « Bordel, cet enfoiré est pas passé loin. » C’est pas vraiment une histoire effrayante, mais elle nous fait toujours rire.



  • Honnêtement je sais pas comme j’ai pu oublier cette histoire, mais c’est de loin la chose la plus effrayante qui me soit arrivée. Je suppose que j’ai essayé de l’oublier pendant tellement longtemps qu’elle ne m’est pas venue à l’esprit tout de suite. Quand tu passes littéralement tout ton temps dans les bois, la première chose à éviter c’est de laisser l’idée de se retrouver seul t’effrayer, ou celle d’être au milieu de nulle part. C’est pourquoi, quand ça nous arrive, on a tendance à l’oublier et on passe à autre chose. A ce jour, c’est le seul évènement qui m’a poussé à sérieusement me demander si j’étais faite pour ce boulot. Je n’aime pas trop en parler, mais je vais faire de mon mieux pour m’en souvenir. Autant que je m’en souvienne, ça s’est passé à la fin du printemps. C’était un cas de disparition d’enfant typique, une fille de quatre ans qui s’est aventurée au-delà du campement familial, et qui n’étais pas revenue depuis deux heures. Les parents étaient totalement abattus, et nous ont dit ce que la plupart disent : mon enfant n’irait jamais se perdre, elle est si sage, elle n’a jamais rien fait de semblable auparavant. On promet aux parents de faire tout ce qu’on peut pour la retrouver, et on se déploie en formation de recherche classique. J’étais en duo avec un bon ami, et on discutait de tout et de rien en cherchant. Je sais que ça a l’air désinvolte, mais on devient un peu blasé à force de faire ce job. Ça devient habituel, et je pense qu’il vaut mieux savoir se désensibiliser pour bien faire le boulot. On cherche pendant facilement deux heures, bien au-delà de sa position présumée, et on arrive à une petite vallée lorsque quelque chose nous fait tous les deux nous arrêter au même moment. Immobiles, on s’échange un regard, et c’est presque comme si un avion se dépressurisait. Mes oreilles se sont bouchées, et j’ai eu l’étrange impression de tomber de trois mètres. Je m’apprête à demander à mon pote s’il a ressenti la même chose, mais je n’ai pas le temps d’articuler un son qu’on entend le bruit le plus fort que j’ai jamais entendu. C’est presque comme un train de marchandises qui nous passerait dessus, mais ça vient de partout à la fois, y compris d’au-dessus et d’en-dessous. Mon ami me crie quelque chose, mais je n’ai rien compris avec ce rugissement assourdissant. Un peu effrayés, vous vous en doutez, on regarde autour de nous, pour trouver la source du bruit, mais aucun de nous ne voit quoi que ce soit. Bien entendu, j’ai d’abord pensé à un glissement de terrain, mais nous ne sommes proches d’aucune falaise, et même dans ce cas nous aurions déjà été ensevelis. Le bruit continue, et on essaie de se crier l’un à l’autre, mais même en étant côte à côte, on n’entend rien d’autre que ce bruit. Et d’un coup, aussi soudainement qu’il est apparu, il s’arrête, comme si quelqu’un avait appuyé sur marche/arrêt. On reste là un instant, parfaitement immobiles, et progressivement les bruits normaux de la forêt reviennent. Il me demande ce que c’était ce bordel, mais je me contente d’hausser les épaules, et on se regarde pendant une minute. Je prends ma radio, et je demande si quelqu’un d’autre vient d’entendre la putain de fin du monde, mais apparemment nous sommes les seuls, alors qu’on est tous à portée de voix. On choisit de l’ignorer avec mon pote, et de continuer à avancer. Environ une heure plus tard, on vérifie par radio, et personne n’a trouvé la petite fille. La plupart du temps, on ne cherche pas quand la nuit tombe, mais là comme on n’a aucune trace d’elle, quelques-uns d’entre nous décident de poursuivre, y compris mon pote et moi. On reste groupés, et on l’appelle toutes les deux minutes. A ce moment, j’espère vraiment qu’on va la trouver, parce que bien que je n’aime pas les enfants, l’idée qu’ils soient tout seuls dehors dans la nuit est horrible. Si les bois peuvent être impressionnants pour les enfants de jour, la nuit c’est bien pire encore. Mais on ne trouve aucun signe d’elle, et toujours pas de réponse à nos appels, donc autour de minuit on décide de rentrer au point de rencontre. On est à mi-chemin quand mon pote s’arrête et éclaire de sa lampe un groupe d’arbres morts, très dense, à notre droite. Je lui demande s’il a entendu une réponse, mais il me dit juste d’être silencieuse un instant et d’écouter. Je m’exécute, et je perçois au loin ce qui ressemble aux pleurs d’un enfant. On appelle tous les deux le nom de la fille et on tend l’oreille pour sa réponse, mais n’y a que ces pleurs très faibles. Nous nous dirigeons vers ces arbres morts et on les contourne en appelant son nom. A mesure que l’on se rapproche des pleurs, je commence à avoir cette étrange sensation, et je dis à mon pote que quelque chose ne va pas. Il me dit qu’il ressent la même chose, mais qu’il ne parvient pas à savoir pourquoi. On s’arrête sur place, et on appelle le nom de la fille une fois encore. Et au même moment, on comprend tous les deux. Les pleurs sont en boucle. C’est un petit pleurnichement, puis un gémissement, puis un hoquet silencieux, et ça se répète sans cesse. Ce sont exactement les mêmes à chaque fois, et sans dire un mot de plus, on prend tous les deux nos jambes à notre cou. C’est la seule fois où j’ai perdu mon sang-froid comme ça, mais il y avait quelque chose là-dedans de terriblement faux, et aucun de nous deux ne voulait rester dehors. Quand on est arrivé au point de rencontre, on a demandé aux autres s’ils avaient entendu quoi que ce soit d’étrange, mais personne d’autre ne voyait de quoi on parlait. Je sais que ça fait un peu décevant, mais cet appel m’a troublé pendant longtemps. Et pour ce qui est de la petite fille, on n’a jamais trouvé la moindre trace d’elle. On reste toujours à l’affut de signes, comme pour toutes les personnes qu’on n’a jamais retrouvées, mais franchement je doute qu’on ait des résultats.



De toutes les affaires de personnes disparues sur lesquelles j’ai bossé, seulement quelques-unes n’ont donné aucun résultat, c’est-à-dire aucune trace de la personne, et aucun corps retrouvé. Mais parfois, le fait de trouver quelque chose peut mener à plus de questions que de réponses. Voilà quelques-uns des corps qu'on a retrouvés et qui sont devenus célèbres dans notre équipe :


  • Un adolescent dont les restes ont été retrouvés presque un an après qu’il ait disparu. On a trouvé le haut de son crâne, deux os de doigts, et sa caméra à presque soixante kilomètres de l’endroit où il avait été vu pour la dernière fois. La caméra était malheureusement détruite.



  • Le pelvis d’un vieil homme qui avait disparu un mois plus tôt. C’est tout ce qu’on en a retrouvé.



  • La partie inférieure de la mâchoire d’un garçon de deux ans, ainsi que son pied droit, au sommet du plus haut pic d’une crête au sud du parc.



  • Le corps d’une fille de dix ans avec le syndrome de Down, presque trente kilomètres de là où elle avait disparu. Elle était morte de froid trois semaines après sa disparition, et tous ses vêtements étaient en parfait état à l’exception de ses chaussures et de sa veste. Lors de l’autopsie, ils ont trouvé des baies et de la viande cuite dans son estomac. Le médecin a dit que c’était comme si quelqu’un s’était occupé d’elle. Il n’y a jamais eu de suspect identifié.



  • Le corps gelé d’un bébé d’un an, trouvé une semaine après qu’il ait disparu dans le tronc creux d’un arbre, à quinze kilomètres de l’endroit où il avait été vu pour la dernière fois. Il y avait du lait frais dans son estomac, mais sa langue avait disparu.



  • Une simple vertèbre et le genou droit d’une fille de trois ans, trouvée dans la neige à presque trente kilomètres du terrain de camping où elle s’était rendue avec sa famille l’été précédent.



Passons maintenant à deux histoires que m’a racontées mon ami. Comme je l’ai déjà dit, vous semblez tous intéressés par les escaliers, et vous avez de la chance, il a eu une aventure particulière avec eux. Bien qu’il n’ait aucune explication à leur donner, il a un peu plus d’expérience avec eux que moi.


  • Mon pote est un agent SAR depuis environ sept ans, il a commencé pendant son année de licence, et il lui est arrivé la même chose qu’à moi la première fois qu’il a rencontré les escaliers. Son tuteur lui a tenu à peu près le même discours que le mien, c’est-à-dire de ne jamais s’en approcher, ni de les toucher ou de les monter. Pendant sa première année, c’est ce qu’il a fait, mais apparemment sa curiosité a fini par l’emporter, et lors d’un appel il s’est éloigné du groupe pour aller en voir un. Il m’a dit qu’ils étaient à environ une quinzaine de kilomètres du chemin d’où une jeune fille avait disparu, et que les chiens suivaient une piste. Il était seul, à la traine derrière le groupe, lorsqu’il a aperçu un escalier à sa gauche. Il avait l’air de venir d’une maison neuve, parce que la moquette était blanche et immaculée. Il m’a dit qu’à mesure qu’il s’en approchait, il ne se sentait pas différent, et n’entendait pas de bruits bizarres. Il s’attendait à quelque chose, comme saigner de ses oreilles ou s’évanouir, mais il parvient juste à côté sans rien ressentir. La seule chose étrange, m’a-t-il dit, était qu’il n’y avait absolument aucun débris dessus. Pas de terre, de feuilles, ou de poussière, rien. Et il ne semblait pas y avoir le moindre signe d’animaux ou d’insectes présents aux alentours, ce qu’il a trouvé anormal. Ce n’était pas comme si la faune évitait l’endroit, mais plutôt comme si l’escalier se trouvait dans un coin désert de la forêt. Il l’a touché, et n’a rien ressenti, à part cette sensation particulière de la moquette neuve. En s’assurant que sa radio fonctionnait, il a doucement commencé à monter les marches ; il m’a dit que c’était terrifiant, à cause de tout ce qu’on nous avait raconté dessus, il ne savait pas vraiment à quoi s’attendre. En blaguant, il m’a dit qu’il s’attendait soit à être téléporté dans une autre dimension, soit à ce qu’un OVNI apparaisse. Mais il est arrivé au sommet sans que rien de tout cela ne se passe, et il est resté là, à regarder autour de lui. Cependant, il m’a dit que plus il y restait, plus il avait cette sensation de faire quelque chose de vraiment, vraiment mal. Il m’a décrit ce sentiment comme celui qu’on aurait en étant dans un bâtiment du gouvernement sans en avoir le droit. Comme si quelqu’un allait venir pour l’arrêter, ou lui tirer dans la nuque, à tout moment. Il a essayé de ne pas y penser, mais la sensation ne cessait de devenir plus forte, et c’est alors qu’il a réalisé qu’il ne pouvait plus rien entendre. Les bruits de la forêt avaient disparu, et il ne pouvait même plus entendre sa propre respiration. C’était comme une espèce d’acouphène bizarre et horrible, mais plus oppressant encore. Il en est descendu et est parti rejoindre le groupe, sans en parler à personne. Mais le plus étrange restait à venir, m’a-t-il dit. A la fin de la journée, après la recherche, une fois de retour au centre d’accueil, son tuteur l’attendait, et l’a accosté avant que mon pote ne puisse s’éclipser. Son tuteur avait l’air très en colère, alors il lui a demandé ce qui n’allait pas. « Tu les as monté, n’est-ce pas. » Mon pote m’a dit que ce n’était pas formulé comme une question. Il a demandé à son tuteur comment il le savait. Ce dernier s’est contenté de secouer la tête. « Parce qu’on ne l’a pas retrouvée, les chiens ont perdu sa trace. » Mon pote lui a demandé où était le rapport. Le tuteur lui a demandé combien de temps il était resté sur l’escalier, et mon pote lui a répondu que ça n’avait pas dépassé une minute. Le tuteur lui a lancé un regard noir, presque méchant, et lui a dit que s’il remontait un jour sur des escaliers il serait viré. Immédiatement. Le tuteur s’éloigna, et je suppose qu’il n’a jamais répondu à aucune des questions que mon pote a pu lui poser sur le sujet depuis.



Mon pote a participé à beaucoup d’affaires de disparitions où il n’y avait aucune trace des victimes. J’ai déjà fait allusion à David Paulides, et mon pote a dit qu’il peut confirmer que ces histoires sont, pour la plupart, exactes. Il a dit que le plus souvent, si la personne n’est pas retrouvée sur-le-champ, soit elle n’est jamais retrouvée, soit elle l’est des semaines, voire des mois plus tard, dans des endroits qu’elle n’aurait pas pu atteindre seule. Une des histoires qu’il m’a racontées est sortie du lot, au sujet d’un garçon de cinq ans avec un sérieux handicap mental.


  • Le petit garçon a disparu d’une aire de piquenique vers la fin de l’automne. En plus de ses troubles mentaux, il était également handicapé physiquement, et ses parents n’ont pas arrêté de nous expliquer qu’il était tout simplement impossible qu’il ait pu disparaître comme ça. Impossible. Il avait dû être enlevé. Mon pote a dit qu’ils ont fouillé les bois pendant des semaines pour le retrouver, bien au-delà de la zone de recherche standard, mais c’était comme s’il n’avait jamais été là. Les chiens n’ont jamais eu la moindre piste, pas même dans l’aire de piquenique d’où il s’était apparemment évaporé. On a suspecté les parents, mais il était assez évident qu’ils étaient ravagés, et qu’ils n’avaient rien fait de mal à leur enfant. Les recherches ont pris fin environ un mois plus tard, et mon pote m’a dit que tout le monde avait oublié cette histoire à la fin de l’hiver. Il était de sortie pour une opération d’entrainement dans la neige, sur l’un des plus hauts pics, lorsqu’il est tombé sur quelque chose dans la neige. Il a dit qu’il l’avait d’abord aperçu de loin, et qu’il a réalisé en s’approchant qu’il s’agissait d’une chemise, congelée et à moitié enfouie dans la poudreuse. Il a compris qu’elle appartenait à l’enfant grâce à ses motifs particuliers. Il a trouvé le corps de l’enfant vingt mètres plus loin, partiellement enterré dans la neige. Mon pote m’a dit que la mort ne pouvait pas remonter à plus de quelques jours, bien qu’il ait disparu depuis presque trois mois. L’enfant était lové autour de quelque chose, et lorsque mon pote a essuyé la neige pour voir ce que c’était, il n’a presque pas pu en croire ses yeux. C’était un gros morceau de glace qui avait été sculpté de manière à ressembler à une personne. L’enfant le tenait si fort qu’il en avait des engelures sur la poitrine et les mains, visibles malgré le début de décomposition. Il a appelé par radio le reste de l’équipe, et ils ont descendu le corps de la montagne. Il m’a expliqué en bref que cet enfant ne pouvait pas avoir survécu pendant trois mois tout seul, et qu’il n’avait pas pu atterrir sur ce pic. C’était physiquement impossible qu’il ait pu marcher sur soixante-quinze kilomètres et s’être retrouvé au sommet de cette fichue montagne. Pour couronner le tout, il n’y avait rien dans son estomac, ni dans son colon. Rien, pas même de l’eau. D’après mon pote, c’était comme si on l’avait enlevé de la surface du globe, laissé en suspend, puis qu’on l’avait lâché sur cette montagne trois mois plus tard, condamné à mourir de froid. Mon pote ne s’en est jamais vraiment remis.



La dernière de ses histoires que je vais vous partager a eu lieu assez récemment, il y a quelques mois.


  • Ils étaient de sortie à la recherche de pumas, parce qu’ils avaient reçu de nombreux signalements. Une de nos tâches est de sillonner les zones où ces animaux ont été vus pour vérifier s’ils y sont effectivement, et le cas échéant prévenir les gens et fermer l’accès à ces chemins. Il était seul dans une partie du parc à la végétation particulièrement dense, au crépuscule, lorsqu’il a entendu ce qui ressemblait à un cri de femme, au loin. Alors, comme vous le savez sûrement, le cri du puma ressemble exactement à celui d’une femme en train d’être assassinée. C’est déroutant, mais ça n’a rien d’anormal. Mon pote a prévenu les autres par radio qu’il en avait entendu un, et qu’il allait continuer de progresser pour voir où commençait son territoire. Il a entendu le puma deux fois de plus, toujours depuis le même endroit, et en a déduit l’étendue approximative du territoire. Il s’apprêtait à rentrer lorsqu’il a entendu un autre cri, cette fois à seulement quelques mètres de lui. Il panique bien sûr, et presse le pas, parce qu’il n’a aucune envie de se retrouver face à un fichu puma et d’être mis en pièces. Tandis qu’il revient sur le chemin, il entend que le cri le suit, alors il se met à courir. Lorsqu’il était à environ un kilomètre de la base, le cri s’est arrêté, et mon pote s’est retourné pour voir ce qui le suivait. Il faisait presque nuit à ce moment, mais il m’a dit qu’au loin, juste avant que le chemin ne bifurque, il pouvait apercevoir ce qui ressemblait à une silhouette masculine. Il l’a appelé, pour l’avertir que les sentiers étaient fermés, et qu’il fallait qu’il revienne au centre d’accueil. La silhouette n’a pas bougé, et mon pote a commencé à s’en approcher. Lorsqu’il n’était plus qu’à une dizaine de mètres, la silhouette a fait, tel qu’il me l’a décrit, un « pas d’une longueur impossible » vers lui, et a poussé le même cri qu’il avait entendu jusque-là. Mon pote n’a rien dit, il a juste fait volte-face et a foncé vers la base, sans regarder en arrière. Lorsqu’il y est arrivé, le cri était retourné dans les bois. Il n’en a parlé à personne d’autre, il s’est contenté de dire qu’il y avait un puma dans les environs, et qu’il faudrait fermer les chemins jusqu’à ce que l’animal soit retrouvé et déplacé.



Je vais m’arrêter là, puisque c’est déjà un gros pavé. Demain matin, je vais me rendre à un entrainement annuel, donc je serai partie jusqu’au début de la semaine prochaine. Je vais voir beaucoup d’ex-tuteurs, et d’amis qui travaillent dans d’autres zones du parc, et je vais leur demander s’ils n’ont pas des anecdotes qu’ils aimeraient partager. Ça me fait vraiment plaisir que mes histoires vous intéressent autant, et je continuerai à vous en partager à mon retour du stage !

Traduction : The Dude

Source
Partie 1
Partie 2